L'histoire des vins du Haut Poitou

    
    C'est au XIIe siècle avec Aliénor d'Aquitaine que le vin du Haut-Poitou atteindra sa plus haute renommée. Elle fera même la promotion de ce vin léger en Grande-Bretagne.
    Le prix des vins du Poitou et d'Anjou sont fixés par Jean Sans Terre pour l'exportation vers l'Angleterre alors que les vins de Bordeaux n'apparaissent pas. Cette domination nationale des vins du Poitou est liée à une production importante au XIIe siècle d'un cépage qui avait beaucoup de ressemblance avec le chenin d'Anjou.

    En 1224, le clerc Henri d'Andeli indique dans sa célèbre « Bataille des vins » que les crus  de Montmorillon, de Saintes, de Chatellerault et d'Yssoudun sont considérés comme étant parmi les plus grands à la cour du roi Philippe Auguste.


Premiers manda le vin de Cypre, Ce n'eftoit pas cervoife d’Ypre, Vin d'Auffai & de la Mouffele, Vin d'Auni & de la Rocele, De Saintes & de Tailleborc, De Melans & de Treneborc, Vin de Palme, vin de Plefence, Vin d'Efpaingne, vin de Provence, De Montpellier & de Nerbone, De Bediers & de Quarquaffonne, 
De Moflac, de S. Melyon, Vin d'Orchife & de S. Yon, Vin d'Orliens & vin de Jargueil, Vin de Meulent, vin d'Argentueil,
Vin de Soiffons, vin d'Auviler, Vin d'Efpernai le Bacheler, Vin de Sezane & de Samois, Vin d'Anjou & de Gaftinois, D’Yfoudun, de Chaftel Raoul Et vin de Trie la bardoul, Vin de Nevers, vin de Sancerre, Vin de Verdelai, vin d'Auçuerre,  
De Tornierre & de Flavingni,  De S. Porchain, de Savingni, Vin de Chablies & de Biaune, .j. vin qui n'eft mie trop jaune ; ....
 Qu'il li avoit crevé les ex Par fa force, tant eftoit prex.  Engolefme, Bordiaus & Saintes, Cil i firent bien lor empaintes ; Et li bons vins blans de Poitiers Qui n'a cure de charretiers ; C'eft cil qui toute gent acroche Par la froidure de fa roche ; Tant eft fors que par fon orgueil Se fet coftoier au foleil. Ne fai qui en but plus qu'affez, Par qoi il ot les iex quaffez. Chauveni, Montrichart, Laçoy, Chaftel Raoul & Befançoi, Monmorillon & Yfoudun Furent devant le roi tot un Por abatre le bobançois De treftos nos bons vins françois. Vin françois bien fe  deffendoient Et cortoifement refpondoient :  Se vous eftes plus fort de nous, « Nous fommes fade, favorous ; « Si ne fefons nule tempefte « A cuer, n'a corz, n'a oeil, n'a telle. « Mès Vermentun, S. Brice, Auçuerre « Si font les genz gefir au fuerre. » Qui la veïft vins eftriver, Et chafcun fa force aviver, Et chafcun mener fon defroi  Sor la table devant le roi,



    Au XIIIe siècle, un trafic maritime régulier s'instaura entre La Rochelle et Bruges faisant du port flamand, la plaque tournante de redistribution des vins du Poitou. Ils sont exportés en Flandre, dans les villes hanséatiques de la mer du Nord et même en Orient.

    La Papauté d'Avignon les apprécie. Le cardinal Annibal de Ceccano, le 30 avril 1343, offrit au pape Clément VI un repas entré dans les annales de la gastronomie. Parmi les vins servis, il y avait ceux de La Rochelle, c'est-à-dire du Poitou.

Récit d'un témoin oculaire (chronique italienne) à propos d'une réception donnée par le cardinal* Annibal de Ceccano en l'honneur du pape dans sa livrée* des environs d'Avignon.

« On introduisit le pape dans une salle tendue, du plancher au plafond, de tapisseries d'une grande richesse...

Le menu comprenait neuf services qui se décomposaient chacun en trois plats, soit au total vingt-sept plats. On vit apparaître, entre autres, une sorte de château fort renfermant un cerf gigantesque, un sanglier, des chevreuils, des lièvres, des lapins. Après le quatrième service, le cardinal fit offrir au pape un destrier* blanc, d'une valeur de quatre cents florins d'or, et deux anneaux ornés, l'un d'un énorme saphir, l'autre d'une non moins énorme topaze*. Chacun des seize cardinaux reçut un anneau enrichi de pierres fines ; il en fut de même des vingt prélats ou seigneurs laïques. Les douze jeunes clercs* de la maison pontificale reçurent une ceinture et une bourse d'une valeur de vingt-cinq florins d'or ; les vingt-quatre sergents d'armes : une ceinture valant trois florins...

Après le cinquième service, on apporta une fontaine surmontée d'une tour et d'une colonne d'où s'échappait plusieurs espèces de vin: de Beaune, de Saint Pourcin, de La Rochelle et du Rhin. Les margelles de cette fontaine étaient ornées de paons, de faisans, de perdrix, de grues et de divers autres volatiles. L'intervalle entre le septième et le huitième service fut occupé par un tournoi qui eut lieu dans la salle même du festin, qui se termina par un concert. Au dessert, on apporta deux arbres, l'un qui semblait en argent, garni de pommes, de poires, de figues, de pêches et de raisins d'or ; l'autre, vert comme un laurier, garni de fruits confits multicolores. »


    Tous les documents du XIVe siècle font la preuve que Flamands et Anglais s'approvisionnaient essentiellement en vins blancs. Mais si la destination finale resta identique, l'approvisionnement de la Flandre varia dans ses ports. Au cours des années 1380, ce fut la ville belge de Damme, qui prit le relais avec annuellement 10 000 tonneaux de vins en provenance du Poitou. Une telle manne excita l'envie, puisqu'en 1382, les Gantois attaquèrent ce port. Et Froissart de narrer :
« À donc furent extraits de ces beaux celliers de Damme tout le vin qui estoit du Poitou, de Gascogne et de La Rochelle, plus de 60 000 tonneaux, et envoyés à Gand. »

    Si ces pilleries entre cités étaient alors monnaie courante, ce qui l'était moins était le commanditaire, l'abbaye Saint-Pierre de Gand. Celle-ci entreposa dans ses caves une « grande quantité de vin du Poitou tant pour la consommation des moines que pour la vente aux bourgeois de la ville ».

Période moderne

    Mais, entre 1415 et 1435, l'alliance du duc de Bourgogne et de l'Angleterre contre la France, fit chuter complètement la vente des vins poitevins en Flandre. Le duché de Bretagne prit alors le relais. Et entre 1450 et le début du XVIe siècle, les ports bretons servirent de transitaire entre le Poitou et les marchands de vin anglais. Le duc Jean V prit amplement sa dîme au passage puisque ses comptes ont montré que ses caves étaient pleines de vins poitevins.

    La paix revenue, il fallut tout de même attendre les années 1530-1535, pour que la Zélande et le port-étape de Middelbourg puissent à nouveau importer les vins en provenance du Poitou. Mais, entre temps, les goûts avaient changé. Les courtiers flamands, installés à La Rochelle, demandaient plus de quantité que de qualité. Les vins qu'ils prisaient étaient destinés à l'alambic. Un acte notarié, daté de 1559, signale qu'une galée flamande fit route vers Londres avec dans ses cales douze barriques d'eau-de-vie et vingt tonneaux de « petits vins ». Désormais ce terme péjoratif qualifia les vins du Poitou dès le début du XVIIe siècle. Ce sont pourtant eux, qui à la fin du XVIIe siècle, faisaient toujours les délices de la cour d'Angleterre.

    A son apogée, le vignoble s'étendait alors sur plus de 40 000 hectares. Hugh Johnson signale pourtant que tous ces vins du Poitou étaient traités au plomb afin d'adoucir et de masquer leur acidité, ce qui les faisaient ressembler aux vins de Loire. Ces ingestions massives de plomb eurent des conséquences dramatiques et provoquèrent ce qui fut appelée la « colica pictonum » ou colique du Poitou.
Elle fut caractérisée en 1473 par Nicolas Ellemborg, moine bénédictin d’Ottobeuren, en Bavière, puis parfaitement décrite, un siècle plus tard, par l’historien Jacques-Auguste de Thou. Il avait remarqué que « Dès qu’un homme en est attaqué, son corps devient comme paralytique ; il a le visage pâle, l’esprit inquiet, des maux de cœur, des vomissemens, un hoquet continuel, une soif ardente, une difficulté d’uriner, une douleur violente dans l’estomac, les intestins, les hypochondres, les reins : il y en a même dont les piés, les jambes, et les mains, deviennent paralytiques, après avoir été attaqués de convulsions épileptiques ».

    Ce fut François Citois, originaire de Poitiers et médecin de Richelieu, qui lui donna son nom, en 1616, dans son traité De novo et populari apud Pictones doloro colico bilioso diatriba. Cette neuralgie du grand sympathique était due à l’ingestion de vins traités au plomb. Aujourd’hui, cet empoisonnement au plomb est connu sous le nom de saturnisme et la « colica pictonum » est caractérisée comme colique de plomb ou colique saturnine.

Dès 1878, fut signalé les premiers points d'infection du vignoble poitevin par le phylloxéra. En cinq ans il fut totalement ravagé et anéanti. En 1890, l'État, face à la misère et à l'exode rural, encouragea la plantation des plants américains comme l'othello et le noah.

    Mais les vins obtenus avaient un goût foxé, de pissat de renard. Pour pallier cette mauvaise qualité, dès le début du XXe siècle, des cépages nobles furent greffés sur des pieds américains insensibles aux piqûres de l'insecte térébrant. Mais la première guerre mondiale provoqua le départ de la grande majorité des viticulteurs poitevins au front. Le vignoble resta quasiment à l'état d'abandon.

    La paix revenue, en 1920, Evariste Creuzé, membre de la Société d'Agriculture de Poitiers, proposa la plantation d'hybrides. La baisse des vins de qualité fut le seul et unique résultat de cette expérience.

Période contemporaine

    L'après Seconde Guerre mondiale, révéla une autre incompétence viticole, Gérard Marot, qui préconisa à son tour la plantation des hybrides tels que baco, gaillard, villard, Léon Millot et autre 54/55. Avec des rendements dépassant 100 hectolitres à l'hectare, la production rebondit mais la qualité diminua encore. Il fallut attendre les années 1960 pour que le législateur interdise définitivement des hybrides.
    Pourtant dès 1948, l'espoir était revenu avec la création de la cave coopérative du Haut-Poitou, à Neuville-de-Poitou. Le label VDQS (Vin Délimité de Qualité Supérieure) vint couronner sa politique de qualité en 1970. Une telle orientation vers de plus en plus de qualité mérita l'hommage que Marcel Lachiver rendit à cette cave en 1988 :
« Succès assuré dans le Poitou par la « Cave du Haut-Poitou » à Neuville qui assure l'essentiel de la production de cette région et présente quelques VDQS d'une qualité remarquable, en particulier des chardonnays et des cabernets présents sur la table des grands restaurants ; production en partie exportée, ce qui est aussi un gage de qualité, car l'étranger sait choisir ce qu'il y a de meilleur. »
Depuis le 16 novembre 2010, les vins du Haut Poitou bénéficient de l'Appellation d'Origine Contrôlée.